Sur le périphérique qui nous mène à l’aéroport Charles-de-Gaulle, nous parlons beaucoup, de tout, de rien, mais R. ne laisse pas énormément filtrer ses sentiments. Pourtant, une pointe d’excitation apparaît, au fur et à mesure que nous approchons du but.
Roissy. Terminal 2. Porte A.
Nous sommes en avance et, après avoir vérifié neuf fois que le bon avion arrivait effectivement à l’heure prévue, R. m’invite à un café. Cette fois, il ne cache plus ses sentiments. Il me parle de sa femme, de ses filles, de leur avion qui doit commencer à amorcer sa descente vers Paris, à présent. Partage d’une cigarette sur le trottoir longeant le hall des arrivées, saveur d’instants qui en laissent présager de bien meilleurs…
A 19 h 15, c’est officiel, le moniteur à écran plat du grand Charles nous l’a annoncé : l’avion EV1037, en provenance d’Addis-Abeba, s’est posé sur le tarmac français. Accroché à la barre de retenue des visiteurs, en plein dans l’axe de la porte coulissante, R. se tord le cou dès que cette dernière libère au compte-gouttes l’un des passagers.
Et puis ça y est. Elles sont là.
Elles ne l’aperçoivent pas directement, et il doit les suivre un court instant jusqu’à ce qu’il entre dans leur champ de vision. Nous pourrions imaginer qu’à ce moment précis, des cris fuseraient, que la force de l’effusion ferait tourner toutes les têtes, mais cela serait sans compter sur la forme de retenue culturelle qui existe dans les pays du sous-continent indien. Seules quelques larmes perlent sur les joues de sa femme, mais elles sont d’une beauté extrême, ces larmes ; elles sont la preuve que l’humanité n’est pas morte. L’amour, à cet instant où il la serre dans ses bras et où elle s’abandonne contre son torse avec soulagement, est bien vivant.
Comment ne pas se sentir intrus devant de telles retrouvailles ? Comment ne pas se sentir penaud en bredouillant un ridicule « Shagoto France ! », tout en leur serrant la main ? Alors je les ai laissés à leur amour, j’ai caché mes yeux brillants d’émotion et suis sorti fumer une cigarette, tout en pensant que la vie, quand même, était sacrément belle !
La suite, le retour dans la 205 bondée, le périph’, Aubervilliers, l’installation en France, est une autre histoire… leur histoire. Je préfère les laisser l’écrire…